Et c’est dangereux Rio ?

C’est sans aucun doute la question qu’on m’a le plus posée. Rio est l’une des rares villes (la seule ?) aussi célèbre pour ses plages idylliques que pour la violence qui la gangrène. Ce 28 octobre, une opération policière fait plus de 130 morts. De mon arrivée dans la ville, à ce sanglant fait-divers, retour sur un an de questionnement à propos de la sécurité à Rio.

Excellente BD qui raconte le quotidien dans une favéla de Rio non-nommée. Pour illustrer, c’est évidemment la zone sud de Rio qui est cependant choisie.

Partie 1 : 1ères impressions et vol de téléphone

J+4 de mon arrivée – Dans mon appartement de Glória (zone sud de Rio), je regarde mes cheveux gonflés par l’humidité dans le petit carré de la vidéo Whatsapp. Sur le reste de l’écran, mes parents se chargent d’être parents – Et alors, tu peux sortir la nuit ? Tu te sens comment quand t’es dans la rue ? Fais attention quand même !

Qu’est-ce que j’en sais, moi, de comment je me sens ? Mon expérience est faite de quatre jours dans ce quartier où tout sent l’ail, écrasé par un soleil de plomb, et où j’ai de brèves interactions avec les locaux – la faute à un portugais encore balbutiant. Tout m’a l’air paisible.
Mais plus fort que mes premières impressions, il y a le poids invisible que j’ai embarqué dans ma valise : celui des faits divers lus avant de partir, des récits qu’on m’a servis, les images qu’on a en tête quand on dit Rio. Alors je marche comme une funambule : d’un côté, le risque de relâcher l’attention et de me faire agresser ; de l’autre, celui de me gâcher la balade à coups de paranoïa.

J’observe. Rue Benjamin Constant, les gens marchent sans se retourner tous les mètres -tu vois, détends toi ma go- , mais sans téléphone à la main – reste cramponnée à l’iPhone.

Les mois passent, et la question de la sécurité revient sans cesse. Mes amis en France me la posent, comme les touristes que je croise à Rio.

Mais plus j’apprends à connaître cette ville, plus la réponse devient impossible à résumer en une phrase.

La réalité des vols de téléphone

Dans l’entourage, il y en a par dizaines. Le vol de téléphone est à Rio ce que la pluie est à Paris : au début on espère y échapper, puis on se fait rattraper par l’averse. Pour ma part, l’orage a mis 10 mois à s’abattre – une durée dont je ne suis pas peu fière et qui, je crois, mérite la citoyenneté brésilienne.

Mon tip : une sacoche portée sur le torse, fermeture tournée vers soi, et une main dessus dans les bains de foule.

Après quelques mois, j’en viens à penser que Rio, comme toutes les mégapoles, est une ville où l’on peut se faire voler sans pour autant passer par la case Pompes funèbres.
Mais puisqu’il ne suffit pas de ne pas le voir pour que ça n’existe pas, je cherche des chiffres.
D’après l’Institut de Sécurité Publique (ISP), en 2024, 44 personnes ont été tuées lors d’un vol à Rio — il y a même un terme portugais pour ça : latrocínio. Une infime proportion, mais qui rappelle que la peur n’est pas qu’imaginaire.

Alors si ce que vous entendiez par « C’est dangereux Rio ? » est plus précisément « Est-ce que je risque ma vie pour un iPhone 16 ?”, la réponse est : non. Pour un touriste ou un étranger installé, Rio n’est pas plus dangereuse qu’une autre grande ville.

Pourquoi ? Parce qu’un étranger avec un pouvoir d’achat plus élevé peut choisir où dormir, où sortir, comment se déplacer. Résultat : on vit dans la zona sul, on circule en Uber ou en métro — deux options fiables quand on paie en euros.

Et c’est là que se dresse la vraie ligne de fracture.


Partie 2 : Zone sud vs reste de Rio : deux réalités parallèles

C’est une donnée que les visiteurs de passage ignorent souvent : le Rio que l’on découvre en vacances n’est pas tout Rio.

Du Christ Rédempteur à Pedra do Sal, en passant par Copacabana et la favela de Rocinha… tout ces lieux se trouvent dans la zona sul ou le centro. En dehors de quelques exceptions comme le Maracanã, un touriste n’a pas de raison d’aller dans la zone nord ou ouest, où se concentrent les quartiers résidentiels et les favelas.

Même si la Zona Sul visitée pendant les vacances semblent gigantesque, elle ne représente que 10% de la surface totale de Rio de Janeiro.

Ces favelas sont contrôlées par différentes factions armées qui imposent leurs règles : contrôle des routes, des connexions Internet, du commerce local. Leur pouvoir est à la fois militaire et social.

Derrière la plage, les pavés

La différence majeure entre la zone sud et le reste de la ville, se situe dans la répartion de territoire. La quasi intégralité de la zone sud est aux mains d’une seule faction, le Comando Vermelho.
Cette hégémonie crée une sorte de “paix armée”. Peu d’affrontements, peu de tirs, un calme relatif — mais surveillé.
Dans le reste de la ville, en revanche, plusieurs groupes se disputent le territoire : milices, Comando Vermelho, Terceiro Comando Puro.
Résultat : des guerres de territoires quasi permanentes.

Carte des zones sous contrôle de factions, Rio de Janeiro.
En rouge, le Commando Vermelho largement répandu dans la zone sud, en vert le TCP, et autres milices en jaune et bleu.

J’ai découvert l’existence de cette carte des factions le jour où l’on m’a volé mon téléphone.
Mon regretté iPhone 13 borne dans les environs de São João de Meriti.
Un ami brésilien me demande l’adresse exacte, puis ouvre un site sur son portable :

carte des factions de Rio


— Tu fais quoi ?
— Je regarde à quelle faction appartient le quartier où il est.
— Pourquoi ?
— Si c’est la même que celle de ma favela, je peux tenter de le récupérer. Sinon, c’est mort.

Spoiler : c’était mort.

Lui, moto-uber, utilise cette carte au quotidien :
“En dehors de la zone sud, je regarde toujours avant d’accepter une course. Selon le quartier, j’y vais ou pas.”

Je passe un an à Rio, consciente que ma vie à Glória est bien éloignée de celle des autres zones de la ville. Et ce 28 octobre 2025, le fossé se creuse.


Partie 3 : l’opération policière la plus meurtrière de l’histoire de Rio

Photo aérienne de la favela de Penha. 28/10/2025

Quand la frontière invisible devient audible.

28/10/2025 – 20h en France / 16h à Rio

Le mestre de mon groupe de capoiera de Rio annule le cours du soir. Rio est en état d’urgence.

J’ouvre Instagram. Des rafales ont retenti dans la zone nord. Heure après heure, le bilan s’alourdit. Plus de cent morts après une méga-opération policière.
Pendant que sur la plage d’Ipanema, on se demande s’il fera beau ce week-end, au Complexo da Penha, on compte les morts.

Si cette opération est la plus meurtière de l’histoire de Rio, elle est loin d’être un cas isolé. Elle est le miroir d’une ville à deux vitesses. À Rio, peut-être plus qu’ailleurs, la violence ne touche pas tout le monde de la même façon. Elle a des coordonnées géographiques, une couleur de peau, un revenu.

Elle révèle aussi une autre fracture : celle de l’opinion. Sur mon fil Instagram il y a ceux qui s’insurgent, qui dénoncent les connivences entre politiques et chefs de factions, ceux qui crient que cette boucherie n’est qu’un énième coup politique du gouverneur Claudio Castro pour être réélu, – et puis il y a ceux qui applaudissent. Ceux qui disent que répondre à la violence par la violence est la seule solution.

Jusqu’en France d’ailleurs, la méga-opération où plus de 120 personnes ont péri a ses partisans. Il n’y a qu’à lire les commentaires.

Capture d’écran du post France Info au 31/10. Le média français ne prendra d’ailleurs pas la peine de mettre à jour le bilan des morts passé de 64 à 132.

Même chose dans le New York Times, les tops commentaires se félicitent de l’opération menée par le gouverneur Claudio Castro.

Capture d’écran du post du New-York Times au 31/10 qui fait le bilan de 132 morts.


Si cette boucherie a des échos à l’étranger, la couverture médiatique reste très faible. La violence des Brésiliens envers les Brésiliens intéresse peut la presse étrangère. À Rio, elle choque par son ampleur, mais elle n’est que le quotidien des habitants des favelas. Surtout depuis l’arrivée au pouvoir de Claudio Castro, sous l’autorité de qui la police de Rio est devenu l’une des plus létales du pays : 704 morts en 2024.

Alors si derrière la question « C’est dangereux Rio? », on interroge la violence du quotidien des locaux – celle que connaissent les habitants de ces zones délaissées, la violence de la pauvreté, des politiques racistes – la réponse est : oui.

Oui, Rio est une ville dangereuse pour ses habitants, qu’ils choisissent d’aider la communauté via des initiatives, où qu’ils prennent le chemin du crime, les rues qu’ils empruntent pour aller au travail aujourd’hui, peuvent-être celles d’une boucherie demain.

Alors oui, la question de la dangerosité de Rio mérite d’être posée. Mais il faut ajouter : dangereuse pour qui ?

À l’heure où Rio pleure ses morts ; d’autres, applaudissent la main qui frappe. Entre ces deux lectures, il y a les habitants des favelas de Penha et Alemão, ceux qui devront reconstruire des quartiers et des vies. Et puis il y a nous, qui regardons de loin- interdits devant cette ville qui brille au soleil en même temps qu’elle saigne dans ses ruelles.

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